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"L'Œdipe toujours roi"

Interview de J.-D. Nasio par Catherine ROIG


Un certain « Livre noir » voudrait le détrôner. Mais, d'après Juan-David Nasio, qui publie « L'Œdipe. Le concept le plus crucial de la psychanalyse », le héros grec a toujours beaucoup à nous dire en ces temps de famille monoparentale, d'homoparentalité et d'enfant-roi. Explications.

COMMENT ÉLEVER SON PETIT ŒDIPE ?

Votre fils de 4 ans vous a mordu les fesses, avant de vous annoncer que vous aviez de beaux seins et d'entreprendre de les tripoter. Votre fille de 3 ans n'aime rien tant que faire pipi debout, ou se balancer sur la jambe de son papa en prenant des airs extatiques. Alors quoi ? Sont-ils de vilains petits nains lubriques ? Non, non et non. Si ces comportements vous troublent dites-vous bien que vos enfants sont, eux, écartelés (entre désir et répression) et déstabilisés par la traversée de cette crise œdipienne, qu'il faut savoir traiter comme telle. Voici comment.

Que dire, que faire, face à des manifestations œdipiennes débordantes (votre petit garçon dit des gros mots à caractère sexuel, se touche le zizi devant tout le monde, joue au docteur avec sa copine de classe [déculottée], votre fillette se promène toute nue...) ?
Il faut appliquer 4 règles essentielles, selon le Dr Nasio :
1. Laisser l'enfant exprimer sa vitalité, et donc calmer le feu sans l'éteindre.
2. Ne jamais lui tomber dessus par surprise...
3. ... et si c'est le cas, le réprimander fermement, sereinement, sans l'humilier ni le culpabiliser, avec légèreté et humour ("Cesse de faire le clown", "Tu peux te toucher, mais dans ta chambre, quand tu es seul", "Vous pouvez jouer au docteur, mais, pour cela, pas besoin d'enlever votre culotte", etc.).
4. Ne pas accepter que ces comportements se reproduisent.

Prendre un bain avec son fils ou sa fille de 5 ans, est-ce perturber son Œdipe ?
"Oui, répond le Dr Nasio. A partir de 2 ans et demi, on ne devrait plus prendre de bain avec son enfant, car il n'est pas en age d'assimiler l'impact visuel du sexe de ses parents. Mon conseil, si l'on veut patauger avec lui : porter un maillot de bain, haut compris, pour les mères. Je suis définitivement contre le naturisme à la maison, il est fondamental d'apprendre à l'enfant que la baignoire, les toilettes, le lit sont des lieux d'intimité."

Couvrir le corps de son enfant de baisers gourmands, c'est trop ?
"La tendresse est indispensable à l'enfant, mais elle ne doit pas être effusive ni trop corporelle. Les parents savent, en général, quel est le geste de trop. Une mère qui passe furtivement la main sur le sexe de son petit garçon de 3 ans ne dépasse pas la limite, sauf si elle répète ce geste dix ou vingt fois !"

Peut-on se montrer amoureux devant un enfant ?
"Oui, tant que les gestes ne sont pas à caractère sexuel. Un baiser rapide, un petit câlin échangés par ses parents l'aident à comprendre que sa mère s'intéresse à autre chose qu'à lui. L'Œdipe d'un enfant est bien géré lorsqu'on lui fait sentir qu'il a deux parents et que ces deux parents s'aiment.

Il/elle me demande comment on fait les bébés, ça fait partie de l'Œdipe ?
"Bien sûr ! C'est pourquoi il faut y aller en douceur. Quand l'enfant a 3-4 ans, je suis pour les allégories, les fables de choux, de roses et de cigognes, qui vont nourrir ses fantasmes sans heurter, et le préparer à la version plus réaliste qu'on lui présentera, toujours en douceur ("la petite graine déposée dans le corps de maman par le zizi de papa"), vers 6 ans."


ELLE. A l'heure où la psychanalyse est violemment attaquée, vous publiez un ouvrage sur l'un de ses concepts les plus cruciaux. Un pavé de plus dons la polémique ?

J.-D. NASIO. Depuis que la psychanalyse existe, on annonce sa mort régulièrement ! Dans la mesure où elle influence profondément la culture française depuis les années 70, sa critique est inévitable. Je l'accepte volontiers d'ailleurs, car la psychanalyse a des défauts. Les excès ou les incompétences existent, comme dans tous les métiers, et je déplore la prétention de certains analystes, quand notre discipline requiert la plus grande humilité. Finalement, la polémique m'importe peu. Peut-être la psychanalyse disparaîtra-t-elle un jour, mais, pour l'instant, les patients la font vivre. Parce qu'ils ont besoin de parler, de partager leur mal-être, et que la psychanalyse les aide à souffrir moins, voire à guérir.


« Guérir », ce mot n'est-il pas tabou pour de nombreux analystes, qui ont fait leur la phrase de Freud reprise par Lacan : « La guérison, lorsqu'elle survient, est un bénéfice de surcroît » ? Cela leur attire d'ailleurs les foudres de leurs détracteurs...

J'emploie sciemment le mot « guérir », à l'instar de certains patients. Lorsque leur souffrance s'arrête, qu'ils sont débarrassés de ce qui les oppressait, qu'ils se sentent armés pour affronter la vie, ils se disent eux-mêmes guéris. Cependant, plutôt que de s'obstiner sur la « guérison », un psychanalyste doit avant tout établir de bonnes relations avec son analysant, lui faire comprendre comment il fonctionne, lui apprendre à mieux s'aimer. La « guérison » survient, de fait, de surcroît souvent quelque temps après la fin de la cure.


Pourquoi écrivez-vous que l'Œdipe ne constitue pas seulement l'un des concepts les plus importants de la psychanalyse mais qu'il « est » la psychanalyse ?

Pour répondre, il me faut d'abord poser l'équation « basique » de l'Œdipe. Entre 3 et 5 ans, l'enfant connaît une flambée de sexualité. Cette phase de son développement est parfaitement normale mais difficile à gérer, car le désir de l'enfant est excité et réprimé par les mêmes personnes : ses parents. C'est dans cette conjonction de sentiments que se définit l'être humain. Or, qu'est-ce que l'être humain pour la psychanalyse, sinon un être confronté à la limitation de son désir par les autres ?


Vous parlez « des » parents, l'Œdipe ne concerne-t-il pas exclusivement le parent du sexe opposé è celui de l'enfant ?

Non, il existe un Œdipe « inversé », davantage source de névroses que l'Œdipe classique, car il enferme l'enfant dans une relation narcissique, en le liant au « même» que lui. On observe cet Œdipe inversé surtout chez le garçon. Au lieu de développer une relation forte et sensuelle avec sa mère, il la développe avec son père, pour qui il nourrit des sentiments extrêmes. Cela conduit ce garçon à des relations teintées de maladresse avec tous les hommes qu'il va admirer plus tard. Il risque ainsi de se sentir facilement humilié, de développer une susceptibilité exacerbée, une intolérance à l'autorité. Nous sommes là, bien entendu, dans des cas d'Œdipe mal résolu.


Quelles peuvent être les autres conséquences de l'Œdipe mal digéré ?

Elles s'expriment dans la vie adulte par des souffrances névrotiques, des conflits affectifs, l'impossibilité d'aimer, ou d'être aimé(e). J'ai aujourd'hui dans ma clientèle une douzaine de jeunes femmes belles, brillantes, mais désespérément seules. Leur point commun, je crois, c'est d'avoir eu une relation trop forte, trop aimante, trop sensuelle avec leur père. Toutes trentenaires, peut-être ont-elles été élevées par ces « nouveaux pères » des armées 70, très présents et affectueux ? Toujours est-il qu'elles se sont identifiées à ces pères, intégrant littéralement l'image paternelle, au point de la préférer à toute autre figure masculine « extérieure ». A partir de là, deux schémas sont possibles : certaines idéalisent l'amour au point de l'éviter carrément, pour ne pas être déçues ou abandonnées par un homme qui, de toute façon, ne sera jamais aussi bien que papa. D'autres se montrent très masculines, sûres d'elles-mêmes, prétendant n'avoir besoin de personne. Résultat, elles se retrouvent seules, les unes et les autres. Autre problème, constaté parmi mes patients : ces jeunes hommes timorés, incapables d'entreprendre ou de réaliser leurs projets, toujours vierges à 30 ans, éprouvant une peur panique à l'idée d'approcher une femme, sans même parler d'avoir des relations sexuelles ! Trait commun : ils ont tous eu avec leur mère une relation sensuelle trop effusive. D'où le propos de mon livre : faire comprendre aux parents le caractère vital de la bonne gestion de la crise œdipienne.


Peut-on échapper à l'œdipe ?

Non, c'est impossible. Car aucun enfant de 4 ans n'échappe au torrent des pulsions érotiques qui affluent en lui, pas plus qu'il ne peut échapper à l'apprentissage de la marche ou de la parole. Vous allez me demander : quid des enfants abandonnés ou orphelins? Comme les autres, ils sont des chatons espiègles qui font leurs griffes sur le dos des adultes qui s'occupent d'eux. En l'absence de parents, ils peuvent faire leur Œdipe avec une tante, une éducatrice, un frère aîné, ou toute autre personne qui, en leur enseignant la pudeur, en socialisant leur désir « sauvage », favorisera leur passage dans la vie en société.


Comment aider nos enfants à bien franchir ce cap ?

Un Œdipe résolu est un Œdipe oublié. Pendant sa période œdipienne, l'enfant forge les bases de son désir d'adulte, et, à 6 ans, il passe à autre chose (il investit la pensée, la raison, les croyances...) mais seulement si ses parents ont bien fait leur « travail ». Celui-ci consiste, à mon sens, à appliquer des règles simples pour réprimer les manifestations œdipiennes (lire encadré « Comment élever son petit œdipe »), et à réduire les effusions de tendresse démesurées, créant chez l'enfant une sensualité précoce dont il aura du mal à se dispenser par la suite. « Peu importe que la mère vive seule, ce qui compte, c'est qu'elle désire quelqu'un d'autre que son enfant. »


L'Œdipe pose-t-il un problème plus aigu dans les familles monoparentales, notamment dons le cas des mères élevant seules leur(s) fils ?

Peu importe que la mère vive seule, ce qui compte, c'est qu'elle désire quelqu'un d'autre que son enfant (ou quelque chose d'autre, si elle n'a pas de partenaire amoureux). L'œdipe est bien géré à partir du moment où un tiers se glisse entre elle et lui.


Comment se passe l'Œdipe dans les familles homoporentales ?

Sans problèmes particuliers, à condition que les rôles « paternels » et « maternels » soient clairement définis, et que la famille ait des échanges fréquents et réguliers avec l'entourage familial et/ou amical. L'objectif est d'éviter d'enfermer l'enfant dans un monde clos où les parents risquent de trop polariser sur lui, et d'en faire un enfant-roi.


L'enfant-roi est-il l'énième avatar de l'Œdipe ?

Dans la mesure où une tendresse excessive donnée à l'enfant en âge œdipien risque de lui rendre toute frustration insupportable par la suite, on peut voir les choses ainsi. De plus, quand un enfant est chosifié, considéré comme un trésor par ses deux parents, on sort de la situation triangulaire qui caractérise une famille équilibrée. La mère préfère l'enfant à son mari, qui lui-même préfère l'enfant à sa femme, on est donc en présence de deux couples, et l'enfant cumule deux relations œdipiennes : une classique et une inversée. Le pauvre n'est pas sorti de l'auberge !


Pour le magazine "Elle"
Octobre 2005.