COMMENT ÉLEVER SON
PETIT ŒDIPE ?
Votre fils de 4 ans vous a mordu les fesses, avant de vous annoncer que
vous aviez de beaux seins et d'entreprendre de les tripoter. Votre
fille de 3 ans n'aime rien tant que faire pipi debout, ou se balancer
sur la jambe de son papa en prenant des airs extatiques. Alors quoi ?
Sont-ils de vilains petits nains lubriques ? Non, non et non. Si ces
comportements vous troublent dites-vous bien que vos enfants sont, eux,
écartelés (entre désir et
répression) et déstabilisés par la
traversée de cette crise œdipienne, qu'il faut
savoir traiter comme telle. Voici comment.
Que dire, que
faire, face
à des manifestations œdipiennes
débordantes (votre
petit garçon dit des gros mots à
caractère sexuel,
se touche le zizi devant tout le monde, joue au docteur avec sa copine
de classe [déculottée], votre fillette se
promène
toute nue...) ?
Il faut appliquer 4 règles essentielles, selon le Dr Nasio :
1. Laisser
l'enfant exprimer sa vitalité, et donc calmer
le feu sans l'éteindre.
2. Ne jamais
lui tomber dessus par surprise...
3. ... et si
c'est le cas,
le réprimander fermement, sereinement, sans l'humilier ni le
culpabiliser, avec légèreté et humour
("Cesse de
faire le clown", "Tu peux te toucher, mais dans ta chambre, quand tu es
seul", "Vous pouvez jouer au docteur, mais, pour cela, pas besoin
d'enlever votre culotte", etc.).
4. Ne pas
accepter que ces comportements se reproduisent.
Prendre un
bain avec son fils ou sa fille de 5 ans, est-ce perturber son
Œdipe ?
"Oui, répond le Dr Nasio. A partir de 2 ans et demi, on ne
devrait plus prendre de bain avec son enfant, car il n'est pas en age
d'assimiler l'impact visuel du sexe de ses parents. Mon conseil, si
l'on veut patauger avec lui : porter un maillot de bain, haut compris,
pour les mères. Je suis définitivement contre le
naturisme à la maison, il est fondamental d'apprendre
à
l'enfant que la baignoire, les toilettes, le lit sont des lieux
d'intimité."
Couvrir le
corps de son enfant de baisers gourmands, c'est trop ?
"La tendresse est indispensable à l'enfant, mais elle ne
doit
pas être effusive ni trop corporelle. Les parents savent, en
général, quel est le geste de trop. Une
mère qui
passe furtivement la main sur le sexe de son petit garçon de
3
ans ne dépasse pas la limite, sauf si elle
répète
ce geste dix ou vingt fois !"
Peut-on se
montrer amoureux devant un enfant ?
"Oui, tant que les gestes ne sont pas à caractère
sexuel.
Un baiser rapide, un petit câlin
échangés par ses
parents l'aident à comprendre que sa mère
s'intéresse à autre chose qu'à lui.
L'Œdipe
d'un enfant est bien géré lorsqu'on lui fait
sentir qu'il
a deux parents et que ces deux parents s'aiment.
Il/elle me
demande comment on fait les bébés, ça
fait partie de l'Œdipe ?
"Bien sûr ! C'est pourquoi il faut y aller en douceur. Quand
l'enfant a 3-4 ans, je suis pour les allégories, les fables
de
choux, de roses et de cigognes, qui vont nourrir ses fantasmes sans
heurter, et le préparer à la version plus
réaliste
qu'on lui présentera, toujours en douceur ("la petite graine
déposée dans le corps de maman par le zizi de
papa"),
vers 6 ans."
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ELLE.
A l'heure où la psychanalyse est violemment
attaquée, vous publiez un ouvrage sur l'un de ses concepts
les plus cruciaux. Un pavé de plus dons la
polémique ?
J.-D. NASIO. Depuis que la psychanalyse existe, on annonce sa mort
régulièrement ! Dans la mesure où elle
influence profondément la culture française
depuis les années 70, sa critique est inévitable.
Je l'accepte volontiers d'ailleurs, car la psychanalyse a des
défauts. Les excès ou les
incompétences existent, comme dans tous les
métiers, et je déplore la prétention
de certains analystes, quand notre discipline requiert la plus grande
humilité. Finalement, la polémique m'importe peu.
Peut-être la psychanalyse disparaîtra-t-elle un
jour, mais, pour l'instant, les patients la font vivre. Parce qu'ils
ont besoin de parler, de partager leur mal-être, et que la
psychanalyse les aide à souffrir moins, voire à
guérir.
«
Guérir », ce mot n'est-il pas tabou
pour de nombreux analystes, qui ont fait leur la phrase de Freud
reprise par Lacan : « La guérison, lorsqu'elle
survient, est un bénéfice de surcroît
» ? Cela leur attire d'ailleurs les foudres de leurs
détracteurs...
J'emploie sciemment le mot « guérir »,
à l'instar de certains patients. Lorsque leur souffrance
s'arrête, qu'ils sont débarrassés de ce
qui les oppressait, qu'ils se sentent armés pour affronter
la vie, ils se disent eux-mêmes guéris. Cependant,
plutôt que de s'obstiner sur la «
guérison », un psychanalyste doit avant tout
établir de bonnes relations avec son analysant, lui faire
comprendre comment il fonctionne, lui apprendre à mieux
s'aimer. La « guérison » survient, de
fait, de surcroît souvent quelque temps après la
fin de la cure.
Pourquoi
écrivez-vous que l'Œdipe ne constitue pas
seulement l'un des concepts les plus importants de la psychanalyse mais
qu'il « est » la psychanalyse ?
Pour répondre, il me faut d'abord poser
l'équation « basique » de
l'Œdipe. Entre 3 et 5 ans, l'enfant connaît une
flambée de sexualité. Cette phase de son
développement est parfaitement normale mais difficile
à gérer, car le désir de l'enfant est
excité et réprimé par les
mêmes personnes : ses parents. C'est dans cette conjonction
de sentiments que se définit l'être humain. Or,
qu'est-ce que l'être humain pour la psychanalyse, sinon un
être confronté à la limitation de son
désir par les autres ?
Vous
parlez « des » parents, l'Œdipe ne
concerne-t-il pas exclusivement le parent du sexe opposé
è celui de l'enfant ?
Non, il existe un Œdipe « inversé
», davantage source de névroses que
l'Œdipe classique, car il enferme l'enfant dans une relation
narcissique, en le liant au « même» que
lui. On observe cet Œdipe inversé surtout chez le
garçon. Au lieu de développer une relation forte
et sensuelle avec sa mère, il la développe avec
son père, pour qui il nourrit des sentiments
extrêmes. Cela conduit ce garçon à des
relations teintées de maladresse avec tous les hommes qu'il
va admirer plus tard. Il risque ainsi de se sentir facilement
humilié, de développer une
susceptibilité exacerbée, une
intolérance à l'autorité. Nous sommes
là, bien entendu, dans des cas d'Œdipe mal
résolu.
Quelles
peuvent être les autres conséquences de
l'Œdipe mal digéré ?
Elles s'expriment dans la vie adulte par des souffrances
névrotiques, des conflits affectifs,
l'impossibilité d'aimer, ou d'être
aimé(e). J'ai aujourd'hui dans ma clientèle une
douzaine de jeunes femmes belles, brillantes, mais
désespérément seules. Leur point
commun, je crois, c'est d'avoir eu une relation trop forte, trop
aimante, trop sensuelle avec leur père. Toutes trentenaires,
peut-être ont-elles été
élevées par ces « nouveaux
pères » des armées 70, très
présents et affectueux ? Toujours est-il qu'elles se sont
identifiées à ces pères,
intégrant littéralement l'image paternelle, au
point de la préférer à toute autre
figure masculine « extérieure ». A
partir de là, deux schémas sont possibles :
certaines idéalisent l'amour au point de l'éviter
carrément, pour ne pas être
déçues ou abandonnées par un homme
qui, de toute façon, ne sera jamais aussi bien que papa.
D'autres se montrent très masculines, sûres
d'elles-mêmes, prétendant n'avoir besoin de
personne. Résultat, elles se retrouvent seules, les unes et
les autres. Autre problème, constaté parmi mes
patients : ces jeunes hommes timorés, incapables
d'entreprendre ou de réaliser leurs projets, toujours
vierges à 30 ans, éprouvant une peur panique
à l'idée d'approcher une femme, sans
même parler d'avoir des relations sexuelles ! Trait commun :
ils ont tous eu avec leur mère une relation sensuelle trop
effusive. D'où le propos de mon livre : faire comprendre aux
parents le caractère vital de la bonne gestion de la crise
œdipienne.
Peut-on
échapper à l'œdipe ?
Non, c'est impossible. Car aucun enfant de 4 ans n'échappe
au torrent des pulsions érotiques qui affluent en lui, pas
plus qu'il ne peut échapper à l'apprentissage de
la marche ou de la parole. Vous allez me demander : quid des enfants
abandonnés ou orphelins? Comme les autres, ils sont des
chatons espiègles qui font leurs griffes sur le dos des
adultes qui s'occupent d'eux. En l'absence de parents, ils peuvent
faire leur Œdipe avec une tante, une éducatrice,
un frère aîné, ou toute autre personne
qui, en leur enseignant la pudeur, en socialisant leur désir
« sauvage », favorisera leur passage dans la vie en
société.
Comment
aider nos enfants à bien franchir ce cap ?
Un Œdipe résolu est un Œdipe
oublié. Pendant sa période œdipienne,
l'enfant forge les bases de son désir d'adulte, et,
à 6 ans, il passe à autre chose (il investit la
pensée, la raison, les croyances...) mais seulement si ses
parents ont bien fait leur « travail ». Celui-ci
consiste, à mon sens, à appliquer des
règles simples pour réprimer les manifestations
œdipiennes (lire encadré « Comment
élever son petit œdipe »), et
à réduire les effusions de tendresse
démesurées, créant chez l'enfant une
sensualité précoce dont il aura du mal
à se dispenser par la suite. « Peu importe que la
mère vive seule, ce qui compte, c'est qu'elle
désire quelqu'un d'autre que son enfant. »
L'Œdipe
pose-t-il un problème plus aigu dans les
familles monoparentales, notamment dons le cas des mères
élevant seules leur(s) fils ?
Peu importe que la mère vive seule, ce qui compte, c'est
qu'elle désire quelqu'un d'autre que son enfant (ou quelque
chose d'autre, si elle n'a pas de partenaire amoureux).
L'œdipe est bien géré à
partir du moment où un tiers se glisse entre elle et lui.
Comment
se passe l'Œdipe dans les familles homoporentales ?
Sans problèmes particuliers, à condition que les
rôles « paternels » et «
maternels » soient clairement définis, et que la
famille ait des échanges fréquents et
réguliers avec l'entourage familial et/ou amical. L'objectif
est d'éviter d'enfermer l'enfant dans un monde clos
où les parents risquent de trop polariser sur lui, et d'en
faire un enfant-roi.
L'enfant-roi
est-il l'énième avatar de
l'Œdipe ?
Dans la mesure où une tendresse excessive donnée
à l'enfant en âge œdipien risque de lui
rendre toute frustration insupportable par la suite, on peut voir les
choses ainsi. De plus, quand un enfant est chosifié,
considéré comme un trésor par ses deux
parents, on sort de la situation triangulaire qui
caractérise une famille équilibrée. La
mère préfère l'enfant à son
mari, qui lui-même préfère l'enfant
à sa femme, on est donc en présence de deux
couples, et l'enfant cumule deux relations œdipiennes : une
classique et une inversée. Le pauvre n'est pas sorti de
l'auberge !
Pour le magazine "Elle"
Octobre 2005.
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