|
Présentation Actualité Bibliographie Vidéothèque |
Retour
à l'accueil
| Imprimer
cette page |
||
|
La Psychanalyse peut-elle guérir ? Par J.-D. Nasio Eh bien,
je l’affirme d’emblée : oui, la psychanalyse guérit. Ce
n’est pas un avis personnel ni une vague impression, mais un constat
établi par de nombreux professionnels. Moi-même, j'ai eu
la satisfaction d'avoir traité beaucoup de patients dont les
troubles souvent graves se sont définitivement estompés.
La guérison est un fait que je constate
régulièrement depuis plus de quarante ans dans l’exercice
de mon métier, en recevant des enfants, des adolescents, des
adultes ou des couples ; la plupart viennent me consulter pour
être délivrés d’une souffrance devenue
insupportable. J’insiste, ceux qui consultent un
psychanalyste le font parce que leur vie, ou une partie de leur vie,
est invalidée par la souffrance ; ils viennent parce qu'ils
souffrent et non pour faire une expérience intellectuelle. La
psychanalyse n’est pas un lieu de méditation ni de
réconfort de la pensée ; au contraire, elle est une
relation éminemment affective, voire passionnelle, où ce
qui domine est l’amour, la frustration, quelquefois la haine, et
toujours l’inattendu. C’est une relation faite d’émotions parce
que c’est avec l’émotion qu’analyste et patient auront la
possibilité de comprendre, dans l’intensité de leur
échange, quelle est la cause à l’origine des souffrances.
Assurément, le travail analytique ne
peut avancer sans le concours de la pensée et de la parole, mais
ce ne sont ni la pensée ni la parole qui finalement soulageront
notre patient du mal qui le mine. Pour que pensée et parole
agissent, encore faut-il qu’elles soient animées par la force de
l’émotion.
Oui, vous disais-je, la psychanalyse
guérit ; elle guérit non seulement parce qu'elle parvient
à supprimer les symptômes d’une maladie, et souvent la
maladie elle-même, mais surtout parce qu’elle réussit
à provoquer un changement profond de la personnalité du
patient. En effet, la réussite la plus aboutie d’une analyse est
de modifier l’attitude de l’analysant vis-à-vis de sa
souffrance, vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis des
autres. Pour nous, psychanalystes, l’idéal
suprême est que le patient souffre moins - cela va sans dire -,
mais surtout qu’il souffre moins, durablement, parce qu'il aura appris
à mieux connaître sa souffrance et surtout à mieux
s’aimer lui-même. Vous voyez, c’est une affaire de connaissance
mais aussi d’amour, de connaissance de soi et d’amour de soi. Je
m’explique. Si le patient arrive à comprendre
émotionnellement pourquoi il souffre, nous verrons sa souffrance
s’alléger ; si, au contraire, il n’en veut rien savoir, se
crispe et se retranche dans le confort d’un trouble auquel il s’est
habitué, alors nous verrons sa souffrance s’aggraver. Quant à l’amour de soi, lorsqu’une
analyse est pleinement efficace, elle amène le patient à
changer sa vision de lui-même et à s’aimer
différemment. L’analyse lui apprend à rentrer dans son
monde intérieur et y découvrir une force
insoupçonnée qui se lève en lui, le dépasse
et le porte vers l’autre. Rentrer en soi, c’est y trouver la force
d’agir hors de soi, c’est trouver l’envie d’aller vers l’autre. S’aimer
soi-même à l’issue d’une analyse réussie n’est donc
pas se complaire dans un stérile amour de soi, mais se sentir
suffisamment sûr de soi pour ne plus avoir peur de l’autre. Quel
autre ? Non pas l'autre qui nous est indifférent, mais celui qui
compte pour nous. L’autre dont j’ai peur, est l’autre que j’aime.
S'aimer soi-même en étant heureux d'être ce que l'on
est, conduit à se débarrasser de cette peur nuisible,
fréquente chez nos patients, la peur que l’autre soit une menace
: si je l’aime, - dira le
patient -, il va me quitter ; si je
me livre, il va abuser de moi ; et si je m’approche, il va m’humilier.
Cette peur insidieuse, si présente chez nos analysants,
représente la plus oppressante prison imaginaire que seul un
répétitif et inlassable retour sur soi,
opéré maintes fois au cours de la cure, pourra abattre. Ici, je voudrais vous faire entendre la
voix de Marguerite Yourcenar lorsqu’elle fait justement l’éloge
du regard lumineux porté sur soi-même : « Le
véritable lieu de naissance - écrit-elle - est celui,
où l’on a porté pour la première fois, un coup
d’œil intelligent sur soi-même*.»
En effet, pour beaucoup de patients, la
psychanalyse est la première découverte de soi, mais
surtout, - et c’est ce que je voudrais souligner - la première
expérience où la découverte de soi se prolonge en
une découverte de l’autre et, au-delà de l’autre, en une
découverte de la beauté de la vie, de la beauté
des grandes et des petites choses de l’existence. J’insiste,
l’important, en psychanalyse, n’est pas seulement de se
découvrir, de connaître ses limites et de les aimer mais
de pouvoir s’oublier soi-même, d’aller sans crainte vers l’autre
et de savourer tout simplement la chance que nous avons d’être
les acteurs et les témoins du temps présent ; la chance,
par exemple, que j’ai en cet instant d’oublier mon corps, d’oublier le
monde et d’être tout entier dans l’acte de m’adresser à
vous ; et vous, dans l’acte de me lire. Donc, à la question « La
psychanalyse peut-elle guérir ? », je réponds par
l’affirmative. Bien sûr, elle ne guérit pas tous les
patients, et elle ne guérit pas toujours de façon
complète et sans rechutes. Il restera toujours une part de
souffrance qui à tout moment peut se réactiver, une
souffrance irréductible inhérente à la vie,
nécessaire à la vie. Ce
n’est pas vivre que vivre sans souffrance. Mais, j’entends déjà certains
parmi vous me demander : « Oui, nous vous l’accordons, la
psychanalyse guérit, mais à quel prix ? Au prix de
combien d’efforts, de combien de temps et d’argent ? »
Voilà les trois grands reproches qu’on adresse couramment
à la psychanalyse : c’est un traitement long, cher et douloureux. En effet, une cure
analytique peut durer plusieurs années. Mais si le temps d’une
analyse est long, c’est bien parce que l’accès à
l’inconscient est lent, difficile et qu’il exige des partenaires
analytiques, persévérance, patience et souplesse
d’esprit. Néanmoins, la durée d’une cure dépend de
la gravité des troubles et de la manière qu’a le
psychanalyste de gérer la relation avec son analysant.
Personnellement, je pratique des cures d’adultes qui peuvent durer deux
à trois ans. Quand les patients consultent en couple pour
surmonter une crise conjugale par exemple, je fixe à l’avance un
calendrier de séances réparties sur une période
d’environ six mois. S’il s’agit d’un enfant, je n’engage une cure que
si elle s’avère vraiment indispensable ; et dans ce cas, elle
dure en moyenne entre six mois et un an et demi, suivant, je le
répète, la gravité des symptômes. Le second grief exprimé à
l’encontre de l’analyse concerne son coût financier. A cet
égard, je sais qu’entreprendre un traitement réclame un
effort pécuniaire important. Bien que nos honoraires soient
souvent adaptés aux possibilités du patient, il n’en
reste pas moins que le budget consacré à une cure
comportant deux séances par semaine est parfois lourd. Mais une
telle dépense compte relativement peu par rapport aux enjeux
vitaux pour lesquels on engage une analyse : séparations
déchirantes ; deuils inconsolables ; troubles sexuels et de la
fécondité ; crise du couple ; relations dramatiques avec
un adolescent en difficulté ; conflits professionnels graves ou
encore dépressions avec risque de suicide. Il faut savoir que
l’analyse est quelquefois l’ultime recours d’une personne
désespérée et que l’issue de la cure est pour elle
une question de vie ou de mort. En outre, n’oublions pas que des
patients sans ressources peuvent heureusement bénéficier
d’un traitement psychanalytique dans le cadre d’un dispensaire ou de
diverses institutions spécialisées. Enfin, la dernière critique porte
sur le caractère douloureux du traitement. Il ne fait pas de
doute qu’au cours de la cure, l’analysant traverse des périodes
douloureuses et qu’il lui arrive de quitter notre cabinet
bouleversé. Indiscutablement, durant l’analyse ont lieu des
séances éprouvantes mais, vous l’imaginez bien, toutes ne
le sont pas. Nous partageons aussi avec le patient des moments heureux
où il nous arrive de rire ensemble, ou encore des moments
apaisants où l’analysant prend plaisir à revenir sur son
histoire, mesurer les progrès réalisés grâce
à la cure, et se projeter dans le futur. Il est encore une autre objection que l’on
oppose à la psychanalyse, et à laquelle je voudrais
répondre. Plutôt qu’une objection, il s’agit d’une
méfiance. Certains se demandent si une psychanalyse n’est pas
dangereuse au risque de déstructurer le patient ou de
déstabiliser sa vie familiale. Je répondrai en citant les
mots qu’une analysante m’a écrits récemment à la
suite d’une séance : « Dans le travail que vous faites
avec moi, vous ne détruisez pas, vous ne réparez pas,
vous ne remplacez pas, vous ne rajoutez pas, vous renforcez ce qui
existe de positif. » En effet, le principe qui me guide tient en
ces termes : le patient, délivré de ses conflits nocifs,
doit se retrouver en lui-même à partir de ce qu’il a et de
ce qu’il est. Mon but n’est pas de remodeler sa personnalité
mais de l’enrichir en lui restituant le positif qu’il porte
déjà en lui sans le savoir ; et partant, de lui apprendre
à s’aimer différemment. Si par exemple un artiste, lors
du premier rendez-vous et indépendamment du motif qui l’a
amené à me consulter, me fait part de sa crainte de voir
son inspiration se tarir au cours de la cure, je le rassure
aussitôt en lui affirmant que je ne retirerai ni ajouterai rien
à ce qu’il est, mais qu’au contraire, j’essaierai de stimuler en
lui toute sa potentialité créatrice. Voilà les réponses aux
principales objections qu’on oppose à la méthode
psychanalytique. Je veux maintenant aborder un dernier point que je
résume dans l’interrogation suivante : une fois admis que la
psychanalyse guérit, quels moyens utilise t on pour y parvenir ?
Que doit il se passer précisément entre le patient et son
analyste pour engager la cure sur la voie de la guérison ? Bien
entendu, c’est une vaste question qui mériterait un long
développement, dont je me limiterai à vous signaler les
points essentiels.
Pour libérer le patient de ses
symptômes et le conduire à cette réconciliation
profonde avec lui-même, et partant, avec l’autre, il faut d’abord
que le thérapeute dévoile le conflit infantile et
refoulé, générateur des troubles. Mais, comme je
vous l’ai dit, cette opération intellectuelle ne suffit pas.
Encore faut-il que le praticien puisse ressentir en lui-même, et
ce sans se laisser affecter personnellement, l’ancienne douleur
vécue par le patient lorsqu’il était enfant et dont il
n’a plus conscience. Plus exactement, il ne s’agit pas de ressentir la
souffrance dont le patient se plaint, mais la douleur de son
traumatisme infantile : ressentir en soi ce que le patient a
oublié. Toute notre difficulté de psychanalyste est
d’abord de réussir un tel engagement intime avec le patient sans
se laisser troubler ; et ensuite, fort de cette expérience
émotionnelle, dire au patient ce qu’il a probablement ressenti
lorsqu’il était enfant, de le lui dire avec des mots simples et
expressifs, et de l’amener à revivre dans le présent de
la séance toute l’intensité de l’émotion
oubliée. Vous vous en doutez, c’est une expérience
complexe qu’il faut expérimenter pour vraiment la comprendre. Cependant, il nous arrive à nous,
professionnels, - et c’est heureux qu’il en soit ainsi - de ne pas
comprendre pourquoi tel de nos patients a vu son état
s’améliorer. Le saut vers la guérison demeure pour nous,
psychanalystes, une énigme insondable. Je ne voulais pas me
borner à déclarer que la psychanalyse guérit, sans
reconnaître aussi notre ignorance : nous ne savons pas quel est
le ressort ultime de la guérison. Toute la théorie de
Sigmund Freud, de Jacques Lacan et de tous nos anciens maîtres
peut être considérée comme une immense tentative de
répondre à l’énigmatique question, une question
que tous les psychanalystes se posent après le dernier
rendez-vous d’un patient qui s’est vu enfin délivré de sa
souffrance. La question que nous nous posons tous,
après la dernière poignée de main et une fois la
porte refermée derrière celui qui ne sera plus notre
patient, est la suivante : Que s’est-il passé pour qu’il aille
bien maintenant ? Quel fut le véritable agent de sa
guérison ? A la fin de chaque cure, je me pose toujours cette
même question sans jamais lui trouver de réponse
définitive. C’est pourquoi la meilleure devise qu’un
psychanalyste puisse se donner, résonne en écho au
célèbre adage d’Ambroise Paré. Notre savant
constatait : « Je le soigne, Dieu le guérit. » ; je
dirais : « J’écoute mon
patient avec toute la force de mon inconscient, et c’est l’Inconnu qui
le guérit.»
Intervention
de J.-D. Nasio
|
|||